WRITOBER / 1er Octobre : Ellexa H.Books

 

Autrice : Ellexa H.Books

Genre : Contemporain, Romance 


Il se fait un thé. 


Il n’a même pas pris le temps d’allumer la lumière de la cuisine, seule la diode violette de la bouilloire génère assez d’éclat pour qu’il attrape une tasse, un sachet qui embaume la bergamote et le citron vert, une cuillère et un sucre. C’est un automatisme plus qu’autre chose. Réflexe de nuit blanche. Les insomnies persistent, survivent aux médicaments, à la méditation, à la machine à bruit blanc. Si on lui demandait son avis, il les préférait aux cauchemars de toutes façons. 

Il jette un oeil par la fenêtre de la cuisine qui donne sur le jardin. Une lune fâchée éclaire et obscurcit tour à tour les dalles de béton qui dessinent des pas japonais entre les arbres, dans un tango furieux avec les nuages. La tempête ne va pas tarder à se lever. Pour le moment, tout est si calme que c’en est troublant. Les branches sont figées, les bourgeons de rose ne bougent pas d’un pétale, même la petite abeille nocturne dans l’hortensia violine s’est arrêtée de butiner. Etrange comme la nature reflète sa douleur. De la main droite, il saisit le montant en plastique rutilant et laisse un peu d’air pénétrer la maison. Le courant est frais, il glisse contre la blessure de son épaule qui se devine sous le t-shirt marine. Il ne cille même pas, devenu coutumier, puis ami avec la douleur physique. Il a appris que celle-ci est mille fois plus facile à gérer que le vide insondable, infini. Il en échangerait cent, des plaies ouvertes et suintantes à vie, contre ne fut-ce qu’un autre instant avec elle. Sa vie contre une seule seconde. 


L’eau est enfin bouillante, le sifflement des cent degrés le tire de sa rêverie. Un instant durant, il contemple l’éventualité de verser bien plus que le mug ne peut en prendre, de laisser une promesse de brûlure couler sur ses pieds nus sur le sol glacé. Que risque-t-il, sinon la morsure salvatrice de terminaisons nerveuses furieuses qui prendront le dessus sur le trou béant dans sa poitrine ? 

A quelques millimètres du bord de la tasse, il s’arrête net et repose la bouilloire sur son socle. Son regard balaie les recoins du jardin, alerte, inquiet, même. A-t-il rêvé ? Une seconde plus tard, le bruit suspect qu’il croyait avoir entendu se reproduit. Il est musicien, il connaît toutes sortes de vacarmes plus ou moins délicats pour son ouïe hypersensible. Mais ça, il ne l’a jamais rencontré. Le son est faible, mais pas assez pour qu’il le manque. Les notes qui galopent dans son esprit à longueur d’année essaient de transformer le bruit en partition mentale, en vain. Distrait, il tourne la cuillère plongée dans sa boisson fumante pendant que le pochon en soie teinte l’eau de nuances ambrées. Son cerveau fait tilt. Le voilà, le bruit au fond du jardin. On dirait l’éclat de l’argenterie sur la céramique suédoise. Il insiste, et le jardin semble lui répondre. Il tapote le petit couvert contre le bord, et a vingt mètres de lui, plus de doutes, quelque chose l’imite. Il répète le geste deux, trois fois, et le jardin le suit exactement. Touiller son thé génère une réponse, là, tout près. 


Un fol espoir s’empare de lui. Dans une presque course, le souffle coupé, il se précipite vers la porte-fenêtre du salon qu’il ouvre d’un geste, et, sans se soucier de ne pas être chaussé, il remonte l’allée entre les chênes et les cerisiers. Taquine, la lune persiste à se cacher derrière un nuage sombre. Il fait presque entièrement noir, seul un chat pourrait s’y retrouver. Mais il reste là, le coeur battant la chamade, entièrement tendu vers l’envie sublime que le bruit recommence encore. 

Et c’est comme si le monde s’était arrêté, pour une minute. Mis sur pause. Plus un mouvement, pas même celui du ciel menaçant. Il parvient presque à percevoir le murmure de ses veines traversées par son sang pulsé à plein régime par le muscle cardiaque qui ne parvient pas à retrouver son rythme habituel. 


Pourvu qu’il entende encore le bruit délicat. 


Pourvu qu’il identifie son origine.


Pourvu que ce soit elle…


L’instant est grave. Ses yeux d’origine si clairs sont presque noirs. Il n’ose pas respirer, de peur de ne pas saisir ce qui est en train de tester les limites de sa raison. Ses longs doigts de pianiste tremblent, incapables de supporter l’importance de l’instant. Le vent, enfin, brise le charme et souffle dans ses mèches courtes, entraînant dans leur sillage une larme qui s’écrase sur sa tempe. 

Vaincu, il rebrousse chemin. Le poids du manque s’abat sur ses épaules, presque plus lourd qu’il ne l’a jamais été. 


Mais le petit bruit n’a pas soufflé sa dernière note. Et il l’a entendue. Il sait d’où elle vient, il se maudit presque de ne pas s’en être rendu compte plus tôt. C’est bien le bord du minuscule étang qui chantonne. Ce ne sont ni les canards, ni les crapauds, ni les carpes voraces, pas même la famille de hiboux installés dans le vieux saule. Le son mélodieux ne vient de nulle part, et pourtant, il est bien là, si fort maintenant qu’il est si près. 


La lune triomphe enfin sur les cumulus et inonde enfin le jardin d’une lueur bleutée. Et là, a ses pieds, un éclat argenté. Le tintement vient d’ici même, maintenant incessant. Dans un souffle, il saisit le bijou a demi-enterré, qui, entre ses doigts, ne fait désormais plus aucun bruit. Il chasse la terre du bout des phalanges, avant de reconnaître la barrette en sterling et nacre. 


- Mon amour, souffle-t-il, la gorge trop serrée pour ne laisser passer plus qu’un murmure. Où es-tu ? 


En guise de réponse, seule la tempête s’abat sur le jardin, armée d’une averse soudaine. Les gouttes sont acides et lourdes. Il ne bouge pas. Tant pis s’il attrape la mort. A bien y réfléchir, ce ne serait peut-être pas une si mauvaise chose. 

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