WRITOBER/2 Octobre : Ellexa H.Books

 

Autrice : Ellexa H.Books 

Genre : fantastique, contemporain 

Un million six cent quarante mille trois cent soixante douze. 

Un million six cent quarante mille trois cent soixante-treize. 

Soixante-quatorze. 

Quinze. 

Seize. 

Compter les secondes est mon activité préférée depuis presque vingt jours. C’est en fait ma seule activité. 

Bon, ce n’est pas tout à fait vrai. Je compte les secondes presque constamment, de temps en temps je regarde la vie en bas par la fenêtre, ou je me balade dans les couloirs aseptisés quand les infirmières lui font la toilette et changent ses pansements, et je la toise, elle, avec une envie parfois irrépressible de l’étrangler pour qu’il se passe quelque chose. Cette routine rendrait le plus sage des professeurs de yoga dopés à la méditation et au CBD complètement barjot…Alors moi, tous les jours, invisible, je m’approche du point de non retour. 

Ah, si seulement.

Je suis plutôt condamnée à l’inaction. Si des pulsions meurtrières me traversaient l’esprit et y plantaient un piquet de grève, le luxe de les retourner contre moi-ou contre n’importe qui-ne m’appartient même plus. Je traverse les murs si j’en ai envie, je passe au travers des gens, je peux même me déplacer par la pensée dans un périmètre de cent mètres confinés à la réa du C.H.U. 

Voilà, c’est ça, ma vie. 

Le soir tombe sur ma chambre. La sienne. La nôtre. J’en sais rien, en fait. Est-ce que je suis toujours liée à cette pauvre nana qui ne respire pas par elle-même, a un trou de la taille du Texas dans le crâne, et des fils, des tuyaux et des cathéters en geyser percés, enfoncés, insérés dans veines, cavités et blessures ? Deux fois par jour, ils la retournent, pour éviter les escarres, désinfecter les plaies, vider les poches « cerise » et « citron »-tellement moins brutal qu’urine et sang drainé-et vérifier l’état général de ce corps désincarné, qui est à la limite de la mort cérébrale, mais pas tout à fait, alors on espère. Je ne suis restée assister à ce spectacle navrant qu’une seule fois. J’en attrape la nausée, et je ne peux même pas vomir. Pas la peine de rajouter ce désagrément à la liste des étrangetés liées à cette forme qui, un jour, était…Moi. Elle. Nous.

Je sais ce qui est arrivé. Je sais aussi quand c’est arrivé. Où. Et comment. Le pourquoi m’échappe. Je sortais de cet extraordinaire concert, perchée sur un nuage arrivé au moins au huitième ciel, entourée de mes amis, de ma bande, de ma famille de coeur, la seule que je possède. L’ivresse de la joie couplée à un cerveau capricieux, un instant le nez dans les étoiles, et une voiture a percuté mon corps. Mes souvenirs de cet instant sont flous, et reconstitués façon puzzle cent mille pièces à partir de la nature de mes lésions et l’absurdité de mon arrivée dans cette forme incertaine, invisible, désincarnée, dans le bloc opératoire. A 23 heures passées de 57 minutes, je rayonnais de l’intérieur une dernière minute, pendant qu’une Twingo grise hors d’âge tournait au coin de la rue, lancée à pleine vitesse. Et paf, j’imagine. Comme le chien. Triste, bête et d’une violence inouïe. 

A minuit passé de 49 minutes, ma forme ectoplasmique actuelle se matérialisait derrière une neurochirurgienne rousse aux yeux dorés, les deux mains plongées jusqu’aux poignets dans l’hémorragie qui dévastait mon cerveau. Le sien. Le nôtre.

Depuis, je suis là, ballante, inutile, j’attends quelque chose qui n’arrive pas. J’assiste au ballet frustrant des visites qui sont de moins en moins fréquentes, déjà. Ma mère est à l’autre bout du monde, et elle a bien compris que nos relations apocalyptiques ne se règleront pas tant qu’elle…Moi…Nous aurons un tube enfoncé de près de 27 centimètres dans la gorge. Ma meilleure amie est de service quotidien, de plus en plus pale, de moins en moins convaincue que mon état est susceptible de changer. Elle a raison. Il ne changera pas.

Et puis, il y a lui. Ce n’est ni sa place, ni son rôle, il n’avait même pas à venir la première fois, alors, la seconde n’a pas vraiment fait sens pour moi. Elle. Nous. Il avait fait le job, rempli l’immense salle de concert avec les trois autres, l’avait électrisé pendant pas loin de trois heures. Ce n’était pas de sa faute si une imbécile du premier rang avait trouvé le moyen de se faire rouler dessus. La bienséance, la politesse, son statut de gendre idéal, j’en sais rien. Sa présence n’avait aucun sens…Deux fois. Il avait mieux à faire. Je ne suis plus à une étrangeté près, mais celle-ci me chagrine. Qu’est-ce que je vais en faire, hein ? Si je m’énerve très fort, elle…Moi…Nous allons peut-être montrer un signe d’évolution, en bien comme en mal. 

Les premiers jours, je voulais qu’elle…Moi…Que nous survivions. Aujourd’hui, je m’en fiche. Tout sauf ce coup du destin qui doit être en train de sacrément se foutre de moi. D’elle. De nous. Si je tends l’oreille, on peut l’entendre rire comme un méchant d’un film Disney. C’est plus simple, imaginer quelqu’un qui tire les ficelles. Il n’y a rien de pire que le vide pour le vide, sans espoir de rémission ou de rechute. La stagnation. La ligne horizontale infinie, pas même digne d’anéantir ma ligne de vie.

La nuit est désormais tout à fait tombée. La chambre est plongée dans une obscurité relevée du seul néon au dessus de ma tête, et des petites diodes des écrans de contrôles. Nous ne sommes pas tout à fait mortes, si j’en lis les courbes d’activités cérébrales, cardiaques, respiratoires. Est-ce que je suis elle, et est-ce qu’elle est moi ?

Une nuit de plus à la veiller. À me veiller. À nous veiller. 

Je crois que je suis assise sur le bord de la fenêtre. Difficile à établir depuis mon statut invisible. Dehors, de minuscules bribes cotonneuses tombent et recouvrent le sol verglacé. Les premières neiges sont en avance. En contrebas, un pauvre type en veste sombre peine à avancer, mais sa détermination à rejoindre l’hôpital est hilarante. Je ne me moque pas, enfin, pas tout à fait, mais je passe ce qui devrait être ma main sur ma bouche pour ne pas trahir mon rire. 

Et, telle une douche glacée qui aurait réussi à s’insérer au plus profond de ce qu’il me reste de cellules, je réalise que suis désormais translucide. La forme de mon corps m’est visible. Moi seule. Je n’ai pas de reflet. Je suis pourtant bien là. Moi. Melinda. 

La ressemblance entre elle et moi est à présent évidente, et qui sait, nos vies entrelacées sont peut-être sur le point de changer. 

Je suis elle. 

Elle est moi. 

Il est peut-être temps d’intégrer les rangs de la bataille. Elle. Moi. Nous.

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